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« Parler du genre à l’école traduit les avancées de la recherche » Version imprimable de cet article envoyer l'article par mail title=
7 novembre 2011 11h47

Jacqueline Martin a consacré sa carrière universitaire aux études de genre. Crédit : DR

Familles homoparentales et questions de genre seront désormais abordées au lycée. Jacqueline Martin, professeure d’économie sociale à l’Université de Toulouse II-Le Mirail, décrypte la polémique que cette avancée suscite.

On a appris fin octobre que les manuels scolaires des terminales littéraires vont évoquer la famille homoparentale à partir de la rentrée 2012, au même titre que la famille adoptive, biologique, monoparentale, etc. Que traduit cette intégration, sur le plan social ?

Cette évolution des manuels scolaires traduit les avancées de la recherche sur la question de la parentalité et sur la diversité des familles dans la société actuelle : il existe une parenté sociale, biologique, adoptive, et même homoparentale.

Pour preuve, le tribunal de Bayonne a rendu le 2 novembre un jugement sur la reconnaissance d’une autorité parentale partagée dans un couple de femmes homosexuelles. Ce jugement, qui va faire jurisprudence, montre qu’on peut exercer la parentalité avec deux personnes du même sexe.

Cela fait suite à la polémique du genre dans les manuels scolaires, qui a conduit certains représentants de l’enseignement privé catholique et 80 députés UMP à demander le retrait de ces manuels. Tout d’abord, comment définissez-vous le genre ?

Selon la définition générale acceptée dans la recherche universitaire, le genre est l’étude des rapports sociaux entre hommes et femmes, qui sont porteurs d’inégalités car ancrés dans un système de domination. Mais ces rapports hommes-femmes peuvent se modifier car ils sont dans un système hiérarchique, organisé et socialement construit.

La suprématie masculine n’est donc pas naturelle, comme le prône le naturalisme hérité du siècle des Lumières qui assimile le sexe biologique à ce qui relève du masculin et du féminin.

D’où vient cette notion de genre ?

C’est une anthropologue féministe américaine, Gayle Rubin, qui l’a évoquée pour la première fois en 1975. Les « gender studies », comme outil de critique du concept de sexe, ont d’abord été développées dans les pays anglo-saxons. Ce sont les revendications portées par le mouvement social des femmes qui à l’époque ont interpellé les chercheuses – qui se sont alors intéressées aux rapports sociaux hommes-femmes.

Cette notion du genre a été acceptée en France à partir des années 90, notamment à partir de l’article « Penser le genre » de Christine Delphy en 1991, sociologue et chercheure au CNRS. Mais on en parlait déjà, dès les années 80.

Le genre est-il enseigné en France ?

La recherche sur le genre existe dans de nombreuses disciplines : sociologie, économie, histoire, littérature… Mais l’enseignement du genre a des difficultés à se développer dans les universités françaises, où subsiste une résistance justement à cause de cette bi-catégorisation hommes-femmes née du naturalisme qui imprègne encore notre société actuelle.

Que disent exactement les manuels scolaires de SVT des classes de 1ère, remaniés dernièrement ?

Ce qui apparait aujourd’hui dans ces manuels, ce sont des chapitres sur « Devenir homme ou femme », qui distingue le sexe biologique de l’identité sexuelle étant, elle, une construction sociale. Or, ce ne sont pas des groupes de pression féministes qui ont induit ce changement dans les manuels scolaires ; c’est une commission pédagogique composée de professeurs, d’inspecteurs et de parents d’élèves chargée tous les cinq ans de réformer le contenu pour y insérer les avancées de la recherche dans toutes les disciplines.

Ceux qui s’opposent à cette intégration ne connaissent rien aux théories du genre, multiples selon les disciplines : en pensant attaquer une idéologie, c’est leur propre idéologie – la naturalité des sexes – qu’ils mettent en avant.

Quels sont les enjeux derrière cette polémique ?

Ce qui gêne les opposants au genre, ce ne sont pas les inégalités homme-femme sur lesquelles un consensus existe aujourd’hui ; c’est la question de l’homosexualité, et notamment la possibilité de pouvoir affirmer son orientation sexuelle. En effet, si l’hétérosexualité est définie comme une norme, c’est donc une construction, par conséquent elle n’est pas naturelle ! Ce qui induit que l’homosexualité devienne seulement hors norme, et non pathologique.

Par conséquent, on ne peut plus justifier les discriminations envers les personnes homosexuelles en matière de mariage ou de filiation. Les enjeux sont évidemment politiques, et ces débats sur les droits des couples homosexuels vont ressortir pendant les élections présidentielles.

Mais les enjeux sont aussi pédagogiques : si les pédagogues ont introduit dans les manuels scolaires cette notion de construction de l’identité sexuelle qui n’est plus seulement due à l’anatomie, c’est aussi pour répondre aux souffrances des jeunes qui culpabilisent sur une orientation sexuelle encore considérée comme pathologique, notamment chez ces opposants-là.

Vous venez de prendre votre retraite. Quel regard portez-vous sur les études de genre à Toulouse et sur votre apport personnel dans ce domaine ?

A Toulouse, nous avons été pionniers dans les études de genre dans les années 70, 80 et 90. J’ai participé à la création du premier laboratoire de recherche sur le femmes en 1979, ce qui nous a notamment permis d’organiser un premier grand colloque à Toulouse en 1982 sur les femmes, féminisme et recherche. Nous avons obtenu la création d’un poste d’études féministes à Toulouse en 1985 puis d’un DESS en politique sociale et rapports sociaux de sexe en 1991.

Je me suis beaucoup impliquée dans l’équipe Simone SAGESSE créée en 1986, destinée à continuer la recherche dans toutes les disciplines sur les questions de genre. Un engagement primordial puisqu’il faut transmettre aux jeunes tout le savoir accumulé sur les différences hommes-femmes.

Aujourd’hui, quel est l’état de la recherche universitaire sur le genre ?

Les acquis sont difficiles à maintenir au sein des programmes universitaires, à cause des départs à la retraite et les études sur ces questions ne paraissent pas toujours indispensables. Pourtant, la demande sociale sur les questions d’inégalités homme-femme croît de plus en plus.

Ainsi, des entreprises, des associations, des institutions ou des collectivités locales nous demandent de venir faire des conférences ou tenir des formations, en particulier depuis 2000 et la loi sur la parité. Les questions les plus abordées ? L’égalité professionnelle, notamment salariale, la place des femmes en politique, et les stéréotypes dans les livres pour la jeunesse.

Propos recueillis par Agnès Baritou, pour KwantiK !


Jacqueline Martin, une carrière au service des études sur le genre

Distinguée lors de la Novela 2011 pour la qualité de ses travaux, Jacqueline Martin est professeure d’économie sociale à l’Université du Mirail depuis 1972 – jusqu’à cette année puisqu’elle vient de prendre sa retraite. Elle a participé à la création de plusieurs laboratoires de recherche : le GRIEF (Groupe de recherche interdisciplinaire d’études des femmes) en 1979, l’équipe Simone en 1986 qui deviendra Simone-SAGESSE (Savoirs, genre et rapports sociaux de sexe) en 1999. Elle a pris la tête d’ARPEGE (Approche pluridisciplinaire du genre) de 2008 à 2011, fédération de recherches sur le genre qui compte aujourd’hui 60 chercheurs-es et 40 doctorant-es impliqué-es dans des séminaires, journées d’étude et colloques.


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