
Dégagé par certains plastiques dont ceux des biberons, cette molécule ferait courir des risques aux bébés. Pour Jean-Pierre Cravedi, directeur de l’unité Xénobiotiques de l’Inra à Toulouse, les soupçons sont fondés mais des études plus ciblées sont nécessaires
Vous dirigez l’unité Xénobiotiques de l’Inra-ENVT (1). Que signifie ce mot et quelle est votre activité ?
Xénobiotique signifie : toute substance étrangère à l’organisme et qui ne rentre pas dans ses constituants habituels. Il s’agit par exemple de médicaments, d’additifs alimentaires, de pesticides, dont certains ont des effets indésirables. Nous étudions le devenir de ces xénobiotiques dans l’organisme, qui pour les éliminer les transforme parfois en sous-produits toxiques. Par ailleurs, nous explorons les effets de certains types d’aliments et la survenue de cancers.
Le Sénat s’est prononcé pour la suspension de la vente des biberons contenant du bisphénol A. Pourquoi ?
Il faut d’abord souligner que l’Assemblée nationale n’a pas encore voté le texte. Les biberons et tous les autres produits à base de bisphénol A sont donc toujours en vente. Cette substance entre dans la constitution de produits en plastique semi-rigide, comme les biberons mais aussi des bonbonnes d’eau, des barquettes alimentaires, et dans les résines qui tapissent l’intérieur des boîtes de conserve pour empêcher la corrosion.
Le problème peut apparaître lorsqu’on chauffe un biberon, le plastique s’abîme et va relarguer d’autant plus de bisphénol A qu’il est usé. Le passage au lave-vaisselle, avec ses détergents corrosifs, accélère le processus.
Quels sont les effets du bisphénol A ?
C’est ce que l’on appelle un perturbateur endocrinien. Il mime l’action des hormones féminines, les Å“strogènes, en se fixant sur les récepteurs de ces hormones. Les conséquences constatées chez l’animal concernent la reproduction, avec une baisse de la fertilité, et la période de croissance, qui est perturbée.
Les jeunes rats mâles ont ainsi un comportement comparable à celui de rats femelles. Chez les femelles, il accélère le processus de développement des caractères sexuels. Les recherches montrent que le bisphénol A agit principalement in utero et après la naissance.
Y a-t-il d’autres effets ?
Oui, chez la souris, on constate l’apparition d’une résistance à l’insuline, assimilable à un diabète de type 2 qui va de pair avec l’obésité. Par ailleurs, Eric Houdeau et son équipe (2) ont récemment mis en évidence chez le rat une baisse de la perméabilité de l’intestin et l’apparition de douleurs intestinales.
Mais il faut souligner qu’il n’y a pas aujourd’hui de données épidémiologiques établissant un lien causal entre pathologies et bisphénol A chez l’homme.
A quel problème scientifique êtes-vous confronté ?
Nous avons exposé des rats à de très faibles doses de bisphénol A, à peine supérieures aux doses à laquelle la population humaine est exposée. Or, malgré la faiblesse de ces doses, et sachant que cette molécule est 1000 à 10000 fois moins active que l’hormone femelle naturelle, on constate un effet significatif que l’on ne peut expliquer par le seul effet Å“strogénique.
Il est donc possible que le bisphénol A agisse sur d’autres cibles que nous ne connaissons pas encore.
Faut-il donc interdire le bisphénol A par précaution ?
Les agences de sécurité sanitaire comme l’AFSSA en France ou l’EFSA pour l’Europe émettent des « recommandations » de doses maximales à ne pas dépasser, équivalant à 0,05 mg de bisphénol A par kilo de poids corporel et par jour. Cependant, les scientifiques ne s’accordent pas pour dire à quelle dose le bisphénol A est dangereux pour l’homme, puisque d’autres études montrent des effets pour des doses 100 à 1000 fois plus faibles.
Dans le doute, certaines villes, en particulier Paris et Toulouse, ont interdit l’usage des biberons au bisphénol A dans les crèches, alors que d’autres villes ne l’ont pas fait. Cela devient difficilement compréhensible pour les citoyens
Nous, chercheurs, avons donné certains signaux d’alerte. Mais peut-on vraiment interdire totalement le bisphénol A, sachant qu’il est parmi les substances chimiques les plus utilisées dans le monde, et que l’on dispose de très peu de données sur les éventuels substituts à cette molécule ?
Que faut-il faire, alors ?
Ce qu’il faut maintenant, ce sont des études ciblées, répondant à des protocoles validés. Ainsi, selon qu’on considère l’effet du bisphénol A sur le développement ou la reproduction, le moment précis auquel il est le plus toxique ne sera peut-être pas le même.
Ce n’est qu’en étudiant précisément ces étapes on pourra véritablement évaluer le risque que le bisphénol A présente pour l’homme et le nourrisson en particulier.
Propos recueillis par Jean-François Haït, pour KwantiK !
(1) L’unité Xénobiotiques dépend de l’Inra et de l’Ecole nationale vétérinaire de Toulouse (ENVT)
(2) Laboratoire « Neurogastroentérologie et nutrition », Inra Toulouse